5 décembre 2017 0 Commentaire

Vectra

whouseJohn Jackson pensait sans doute que sa fonction de secrétaire d’État à la santé le confinerait à gérer le quotidien d’un portefeuille ministériel finalement assez routinier. Il n’aurait pas pensé devenir enquêteur malgré lui ni se prendre au jeu pour lutter contre la mise en place insidieuse d’un implant terrifiant qui arbitrerait la vie de chacun. Mais surtout, il n’aurait pas imaginé se retrouver en première ligne contre celui-là même qui l’avait nommé à son poste. Il n’aurait pas non plus imaginé un instant que celle qui faisait vibrer son cœur tenterait de l’assassiner.

Chapitre I

             Le brouhaha de l’amphithéâtre se fit moins dense puis se calma soudain. Les visages de l’assemblée se tournèrent à droite, vers les doubles portes latérales à hublots qui venaient de s’ouvrir.

L’attention se fixa sur un homme d’une cinquantaine d’années qui venait d’entrer et qui compensait son malaise par un large sourire. Il tentait d’estomper sa calvitie par une coupe de cheveux très courte, voire pratiquement rase. Ses yeux étaient en partie dissimulés par d’épais sourcils broussailleux et son visage crispé trahissait sa gêne à prendre la parole en public. Il avança à pas hésitants et dévisagea les journalistes, un peu perdu devant cet auditoire inhabituel. Pour se donner de la contenance et cacher sa nervosité, il jouait avec les boutons de sa blouse blanche qu’il essayait de fermer, tout en regardant son confrère qui était entré à sa suite et qui venait de le rejoindre en bas de l’amphi. Il salua l’assemblée d’un signe de tête, monta sur l’estrade, s’approcha du pupitre et tapota sur le micro pour s’assurer de son fonctionnement. Il jeta un dernier coup d’œil vers son collègue, cherchant dans son regard un encouragement à se lancer.

-       Hem… Mesdames, Messieurs, mes chers confrères… merci d’avoir répondu favorablement à notre invitation et de nous honorer de votre présence, commença le scientifique. Heu… le professeur Valentini et moi-même sommes heureux de pouvoir enfin vous présenter les conclusions de nos travaux de ces six dernières années. Nous remercions aussi la société Alicante pour sa confiance et pour nous avoir permis de développer notre projet. Certains le savent bien, nous avons souvent été pris pour des marginaux ou pour des idéalistes. Pire encore, on nous a parfois considérés comme des illuminés. Mais aujourd’hui, Mesdames et Messieurs, et pour la première fois de façon efficace, nous allons pouvoir traiter la maladie avant même que les premiers symptômes n’apparaissent !

Une clameur s’éleva dans l’amphithéâtre. L’orateur, les mains en avant, tenta de calmer l’assemblée puis reprit.

-       En effet, nous avons mis au point un système qui devrait permettre à la médecine d’être plus efficace. J’ai le plaisir de vous annoncer que nous sommes en mesure d’agir en amont des pathologies et de soigner les patients au plus tôt. Ce n’est pas une transition technologique de plus, c’est une révolution technologique.

De nouveau, les murmures reprirent, d’abord doucement puis plus fort.

-       S’il vous plait ! dit-il, s’il vous plait ! Un peu de silence, je vous prie. Nous sommes conscients que cette nouvelle peut paraître déroutante. L’ensemble de nos recherches est sur le point d’aboutir, nous pourrons alors, dans un futur proche, mettre en place des centres médicaux de surveillance à l’écoute permanente de votre corps. Vous vous demandez comment c’est possible ? Et bien, Mesdames et Messieurs, cette révolution, c’est Vectra. Il s’agit d’un implant qui surveillera votre santé et qui enverra votre bilan en temps réel. Un condensé de technologie, enfermé dans une capsule implantée le corps, donnera à chacun l’assurance d’être suivi par un centre de soins susceptible d’intervenir dans les plus brefs délais. Toutes les anomalies qui pourraient déboucher sur des pathologies bénignes ou graves seraient traitées dès leur apparition, que ce soit pour un rhume ou pour un cancer. Et je vous laisse imaginer ce que serait le taux de guérison pour les cas les plus graves ! Cet implant inédit, mis au point par notre laboratoire, ne demanderait qu’une toute petite intervention chirurgicale pour vous tranquilliser à vie. Mais avant de vous commenter la portée du projet, je laisse sans plus attendre, la parole à mon éminent confrère qui va vous présenter les détails techniques.

Le scientifique tendit la main vers son collaborateur.

-        Mesdames, Messieurs, le professeur Valentini ! Antonio ? Si tu veux bien…

L’orateur s’écarta de manière à ne pas gêner de son ombre, l’écran qui descendait derrière lui. Valentini s’approcha, les mains dans les poches de sa blouse blanche, le regard posé au-dessus de ses lunettes. Son long visage triangulaire, accentué par un fin bouc gris, prenait un aspect menaçant sous l’éclairage blafard de l’amphi. L’homme, plus assuré que son collègue, paraissait peu impressionné par l’aréopage de spécialistes disséminés dans le public. Il dévisagea l’assemblée puis se tourna vers son collègue qu’il remercia d’un signe de tête. Il posa ses mains de chaque côté du pupitre et parla d’une voix plutôt rauque.

-       Merci, professeur Pierce, fit-il en fixant les journalistes. Mesdames et Messieurs, comme il vous l’a été dit à l’instant, le projet Vectra n’est pas une innovation, mais bien une révolution qui changera votre vie. Je vais vous le présenter de manière succincte, ajouta-t-il en saisissant la télécommande du projecteur de diapositives.

Sur l’écran, une minuscule forme oblongue ressemblant à une gélule apparut, posée à côté d’une règle graduée pour en montrer l’échelle. Valentini reprit.

-       Vectra n’est pas un nouveau gadget, c’est un gage de longévité. Cet implant que vous voyez à l’écran a la forme d’une gélule d’à peine un centimètre de long pour quatre millimètres de large. Elle se place dans le corps humain et transmet le bulletin de santé en temps réel.

Il appuya de nouveau sur la télécommande et la diapositive suivante montra la coupe de l’implant.

-       Comme vous pouvez le constater, cette capsule comprend trois compartiments. Ce que vous voyez dans le tiers inférieur, c’est une valve qui assure l’alimentation des capteurs situés dans les autres parties. Elle réagit à la circulation sanguine et à l’influx nerveux. Sa durée de vie est tout simplement celle de son hôte ! Chaque pulsation sanguine provoque le basculement d’un micro noyau de fer doux, ici, à cet endroit. Son revêtement est légèrement magnétisé, à un niveau sans aucune conséquence pour les organes porteurs. Chaque basculement provoqué par la circulation du sang produit l’impulsion électrique nécessaire au fonctionnement du scanner santé et du module transmission. Dans la partie médiane se trouve une sonde préprogrammée dont vous distinguez la micro antenne sur ce côté. Elle collecte les informations mieux que ne pourrait le faire une prise de sang. Elle est couplée à une transmission automatique de données et à une micro puce GPS que vous pouvez apercevoir ici, dans la troisième partie. Je vous ai dit qu’elle se plaçait dans le corps humain, plus exactement, elle s’implante contre une veine ou une artère dans laquelle on insère l’antenne. C’est ce fil que vous pouvez distinguer à cet endroit.

Valentini fit défiler la diapositive suivante représentant le système de communication globale.

-       Voici son fonctionnement schématique. L’implant est programmé en fonction de votre âge, de votre sexe, de votre poids, mais aussi de vos traitements en cours ou globalement, de vos pathologies. Tant que le relevé en temps réel reste entre les seuils minimum et maximum de votre bilan sanguin, rien ne se passe. Mais si le capteur détecte des carences ou des excès, il transmet sans délai la situation au poste de contrôle régional. Selon le niveau de l’alerte, il y a, soit une observation pendant un temps donné, soit une intervention. Ce, vous l’aurez compris, pour qu’un éventuel coup de fatigue ne soit pas interprété comme un incident majeur.

De nouveau, il fit défiler la diapositive suivante.

-       Sur cette diapositive, voici la boucle d’émission. L’alerte donc est donnée par l’implant. Le signal arrive au centre de contrôle, et, de manière automatisée, votre bilan santé s’affiche à l’écran ou reste en arrière-plan selon la gravité. Le patient quant à lui, est soit mis en stand-by pour observation, soit traité par un personnel médical qui interprète les données. Dans ce cas, il renvoie le signal de prise en compte avec ses observations jusqu’à un centre pharmaceutique qui délivrera le traitement à prendre, ou bien jusqu’à un hôpital où le personnel soignant sera déjà informé de la suite à donner. S’il y a besoin d’une évacuation par ambulance, le logiciel le prévoit aussi. À l’issue du traitement, soit le bilan de surveillance revient dans les seuils de tolérance et le sujet repasse en veille, soit il reste au stade d’alerte. Dans ce cas, il y a plusieurs hypothèses. Il se peut que le patient n’ait pas pris ses traitements, il reçoit alors un message de rappel et s’il persiste, il est désactivé. Charge à lui de se soigner à ses frais. Mais il se peut aussi que la situation se soit aggravée avec des séquelles irrémédiables. Dans ce cas, l’implant est reprogrammé. Aujourd’hui, il est opérationnel et fonctionne ainsi qu’un prototype limité de station d’analyses. Il conviendra de le développer à l’échelle d’un état fédéral, puis du pays tout entier. Avez-vous des questions à ce stade ?

Plusieurs mains se levèrent simultanément. Valentini marqua un moment d’hésitation et fit un signe de la tête vers un premier journaliste.

-       Professeur ! dit-il. Richard Frey du Gardian Observer. Cet implant est donc un terminal informatisé. Comment comptez-vous protéger les patients de toute intrusion réseau, de toute attaque virale ou autre ?

Valentini se tourna vers son confrère en tendant la main dans sa direction.

-       Professeur Pierce ?

Pierce, gêné, sortit de l’ombre dans laquelle il s’était réfugié.

-       Heu, oui, le projet… Heu, les données sont encore expérimentales, mais nous travaillons déjà à une sécurité ultime qui désactiverait l’implant en cas de problème informatique.

-       Permettez-moi d’insister, reprit Frey. Comment comptez-vous protéger vos patients d’une erreur de diagnostic « programmée » ? Je veux dire que votre implant peut bien émettre le bon bilan, mais si la station d’analyses est piratée et traite des informations erronées, vous mettez en danger ces mêmes patients.

-       C’est pour cela qu’il y a, dans notre conception, une comparaison systématique avec les bilans statistiques et surtout, une intervention humaine en fin de boucle. Un élément discordant provoquerait la mise en stand-by du bilan et le patient serait rapidement contacté. Mais encore une fois, nous vous présentons un environnement expérimental. Son développement est un peu plus complexe pour répondre à toutes les exigences de sécurité.

Le journaliste tourna la tête vers ses confrères. D’autres mains se levèrent aussitôt.

-       Professeur ! S’il vous plait ! Jeffrey Pearson du Post. Je voudrais rebondir sur la question de mon confrère. Ce projet dépasse le domaine de la santé et demandera la collaboration de spécialistes, chacun dans son domaine. Et je ne parle même pas de la récupération politique ! Quels seront les gardes fous ?

Pierce regarda Valentini en espérant sans doute son intervention. Mais son confrère ne bronchait pas.

-       Les gardes fous ? Écoutez, hésita-t-il, nous sommes des scientifiques. Notre préoccupation est d’apporter une réponse à une problématique chronique. Le reste nous échappe, vous comprenez ?

Une autre journaliste se manifesta.

-       Professeur, je vous prie ! Maria Chandler de la Tribune. N’avez-vous pas l’impression d’ouvrir une boîte de Pandore ?

-       Pourriez-vous préciser votre question ? demanda Pierce.

-       Si votre projet voyait le jour à une échelle nationale, voire mondiale, quelles seraient les garanties pour que tout le monde soit soigné de la même façon ? Vous avez bien dit qu’il était possible de désactiver l’implant et de laisser un patient à son triste sort, n’est-ce pas ?

-       Hum… C’est plus compliqué que ça, répondit Pierce. Je viens de le dire à l’instant, nous travaillons à proposer une réponse à une problématique santé. Il y aura toujours des incertitudes et les avancées médicales, quelles qu’elles soient, font pratiquement toujours l’objet de controverses. Mais lorsqu’elles sont adoptées, chacun s’en loue. C’est dans cet esprit que nous travaillons. Nous n’étudions pas l’aspect mercantile, ce n’est pas notre sujet. Nous nous doutons bien qu’il risque d’y avoir une récupération de ce projet, c’est pourquoi nous avons pris le temps de le mettre au point à moindre coût. Il n’y a pas de profit à entrevoir. La programmation, la capsule, son implantation, tout cela n’excède pas quelques dollars. L’automatisation du système sur les phases de détection ne coûte pratiquement rien. Cela devrait décourager les spéculateurs. Mais vous avez partiellement raison, je ne peux pas me porter garant d’une équité de traitement.

-       Mais alors, reprit la journaliste, pourquoi communiquer sur un sujet qui, finalement, n’est pas encore abouti ?

Pierce n’eut pas le loisir de répondre, son confrère sortit de sa réserve.

-       Mademoiselle, intervint Valentini. Dois-je vous rappeler que nous travaillons à titre privé ? Notre budget et l’avancée de nos recherches dépendent de la confiance qu’on y porte. Et la confiance, ça se gagne ! C’est pourquoi nous communiquons en amont, le plus en amont possible pour que tout le monde puisse apprécier l’avancée technologique que cela représente et y adhérer. Nous répondons à un meilleur confort de vie, mais ce ne sera réalisable que si la population adopte Vectra. Est-ce que vous comprenez notre préoccupation ?

-       Pourquoi ne pas dire clairement que vous levez des fonds ? demanda Jeffrey Pearson. On a bien compris vos préoccupations comme, je crois, on a bien compris aussi que vous avez besoin du plus large consensus pour rendre votre projet pérenne. Ce qu’on ne sait pas, en revanche, c’est à combien vous évaluez l’ensemble du projet ?

Valentini regarda Pierce, le visage empourpré. Il aurait voulu les faire tous sortir, les envoyer au diable, mais le journaliste avait raison. Pierce et lui avaient vu leurs crédits fondre de manière croissante à mesure que les années passaient et que rien de concret ne se dessinait. Valentini avait longuement insisté pour que cette présentation à la presse et à leurs confrères se fasse enfin. Ce faisant, il s’exposait à ce genre de revers et Pierce n’aimait pas être mis en défaut. Il regardait son collègue avec une animosité non dissimulée.

-       Nous ne sommes pas en train de gérer une œuvre de charité, reprit-il. Comme le disait mon éminent collègue, il nous importe de convaincre. Si vous pensez qu’il s’agit d’une levée de fonds, à votre guise, vous avez la liberté de vos propos.

Un homme qui avait à peu près le profil de Valentini mais au visage imberbe se leva et tendit la main pour capter l’attention de l’orateur.

-       Pardonnez-moi, professeur Valentini. Je m’appelle Karl Mansfield, je travaille au centre de recherche Oboa situé à Saint-Paul, dans le Minnesota. Je suis spécialiste du développement des nanotechnologies intégrées, c’est-à-dire se développant avec le potentiel des organes de l’être humain. Jusqu’à présent, vous nous avez présenté un système mécanique, certes miniaturisé mais mécanique. Ne croyez-vous pas que votre système, s’il n’évolue pas, sera voué à stagner et donc à l’échec ?

-       Professeur Mansfield, murmura presque Valentini, j’ai lu vos travaux et pour moi, vous flirtez dangereusement avec la manipulation génétique. Je ne suis pas dans ce crédo. Vous pouvez penser que nous ne parviendrons pas à développer davantage notre système, c’est un point de vue. Vous me faites penser à ces premiers informaticiens qui pensaient avoir atteint les limites du possible ! Voyez où nous en sommes aujourd’hui !

-       Professeur, reprit Mansfield. Je ne cherche pas à vous agresser, ce n’est pas mon but, croyez-le bien. Je cherche seulement à comprendre quelle peut être l’étendue des possibles et l’éventualité de développer les processus par la nanotechnologie.

-       J’avais compris votre intervention, fit Valentini le visage fermé. Ma réponse est non. Il n’est pas prévu d’y associer cette technologie.

Une dame assez forte, cachée par le premier rang de journalistes, se leva soudain et l’interpella

-       Moi, j’ai une question ! Je suis Helen Forbes, responsable des relations publiques du groupe Pharma-globe. Comment pensez-vous convaincre vos concitoyens d’accepter un tel implant ? Jusqu’à présent, vous nous avez dit que le coût de revient serait minime, mais vous ne nous avez pas parlé des coûts d’exploitation. Des coûts qui auront forcément une répercussion sur les patients ! Vous nous présentez une forme d’assurance sur la maladie, c’est très bien, mais je doute que les gens en bonne santé y adhèrent. C’est comme soigner des non-fumeurs pour le tabagisme actif. Vous nous vantez une révolution technologique au service de tous mais en fait, vous nous vendez une protection que seuls les plus riches pourront se payer en guise d’option ou de caprice à la mode !

-       Je vous laisse la responsabilité de vos propos ! intervint Pierce. Vous tentez de semer le doute pour mieux défendre vos propres intérêts ! Oui, ce système est au profit de tous ! Oui, il remettra en cause les bases mêmes de l’industrie pharmaceutique ! Et évidemment les intérêts de Pharma-globe !

Valentini sentit que la tournure des événements devenait malsaine. Il se porta au niveau de son collègue, lui prit l’avant-bras pour le calmer et lui chuchota quelques mots à l’oreille. Pierce opina du chef et s’approcha à nouveau du micro.

-       Mesdames, Messieurs, mes chers confrères, nous vous remercions, le professeur Valentini et moi-même d’avoir répondu présents à notre invitation. Nous devons malheureusement vous quitter pour répondre à des aléas inattendus, mais vous trouverez toutes les sources d’informations nécessaires sur le site web de la société Alicante Research & Development. Encore merci.

Les deux scientifiques laissèrent les journalistes à leur stupéfaction et, sans répondre aux questions qui fusaient de toute part, quittèrent l’amphithéâtre tandis que deux techniciens démontaient déjà le matériel de présentation.

***

 Ministère de la Santé, Washington.

-       Coupez ce poste, Phil, voulez-vous ? demanda la voix grave du Secrétaire Jackson.

Phil fit quelques pas, se saisit de la télécommande et mit fin au reportage. Le fauteuil de Jackson pivota alors vers son collaborateur et le cinquantenaire se leva en prenant appui sur les accoudoirs. Son visage sec aux traits saillants ne laissait paraitre aucune émotion. Il baissa légèrement la tête gardant son regard au-dessus de la barre de ses lunettes d’écaille et fronça les sourcils.

-       Alors, Phil, qu’en pensez-vous ?

L’adjoint du secrétaire d’État était un ancien athlète universitaire originaire du Bronx. Il avait le même âge que le secrétaire d’État à la santé. Il avait gardé une réelle fraicheur et la fatigue des ans n’avait pas altéré ses traits. Il avait toujours une belle carrure de sportif et un visage de jeune premier. Il avait rencontré Jackson à l’université pendant leurs études de médecine. Ils n’étaient pas particulièrement proches, mais ils avaient des amis communs. Le hasard de la vie les avait réunis lors d’un congrès démocrate juste après la guerre du Golfe. Ils avaient apprécié leurs échanges de points de vue et Phil avait été séduit par les ambitions politiques de l’homme. Depuis, il l’avait suivi dans toutes ses campagnes et avait œuvré pour son élection de gouverneur. C’est tout naturellement que Jackson l’appela à ses côtés lorsque le Président lui confia le domaine de la santé.

-       Je ne sais pas trop, répondit-il à voix basse. Je n’ai pas souvenir que le ministère ait été associé à ces recherches. Vectra ? C’est comme ça qu’ils appellent leur projet ? Une sacrée usine à gaz si ça fonctionne. En revanche, je ne vois pas bien l’intérêt de communiquer sur un projet non abouti. Ce n’est pas comme ça qu’ils lèveront des fonds. Ce qu’ils vont réussir, par contre, c’est d’attiser l’appétit de leurs concurrents. Ils prennent un gros risque !

-       Oui, acquiesça Jackson, ils prennent un gros risque. Vous vous souvenez de la ruée vers l’or dans le Klondike ? Il a fallu qu’un prospecteur clame sa découverte et ça a été la curie ! Mais au-delà de la communication, il y a quelque chose qui m’ennuie dans tout ça…

Phil sourit.

-       Le capteur GPS ?

-       Oui, en quelque sorte. On est suffisamment fichés comme ça dans ce pays.

-       Et vous pensez que cet implant permettrait de pister tous les patients et à une plus large échelle, tous les citoyens de ce pays ?

Jackson le regarda en relevant un sourcil.

-       Oui, avoua-t-il, d’habitude plus enclin à ne pas s’engager. Nous sommes dans un pays qui clame haut et fort ses libertés. Pourtant, si ce projet voit le jour, je crains que tous se ruent sur le système et oublient quelque peu ces libertés qu’ils chérissent tant. Ils oublieront vite qu’ils sont géo localisable à tout moment.

-       Un effet domino ?

-       Oui, ce genre de conséquences… Sans parler de la concurrence, comme vous l’avez soulignée. Les centres de recherches vont clairement essayer de proposer un produit plus ou moins similaire et les demandes de validation pour mise sur le marché risquent d’arriver toute en même temps. L’abondance ne fait pas la qualité, mon ami.

-       Je comprends votre inquiétude ! confia Phil. Le danger n’est pas dans le progrès réalisé mais dans ses conséquences larvées. Adhérer à cette révolution, c’est accepter de se faire « marquer ». Une sorte de réseau social médical. J’ai noté immédiatement l’interaction entre le centre de traitement et les patients. C’est un contrôle des masses ! Que comptez-vous faire ?

Jackson respira profondément et expira lentement.

-       Je ne sais pas, Phil. Je découvre l’information comme vous.

-       Si cette info est relayée par les autres médias et qu’elle prend de l’ampleur, le Congrès ne manquera pas d’interpeller la Maison-Blanche. Et au final, vous aurez très probablement à rendre des comptes, du moins, c’est ce que je crains.

Le secrétaire d’État s’était rapproché de la fenêtre. Les mains croisées dans le dos, il regardait les allées du parc.

-       Je suis perdant dans tous les cas, ironisa-t-il. Vu la conjoncture politique, le congrès nous reprochera de ne pas maitriser la situation et nous lynchera. Et si on ne peut pas répondre aux interrogations, la Maison-Blanche va nous expédier sur Saturne avec un aller simple. Bon sang, c’est bien l’orgueil du privé, ça ! Ça lance un pétard mouillé et ça attend qu’il finisse par exploser sans se soucier des conséquences. Ce groupe ou cette société, Alicante quelque chose… ça vous parle, Phil ?

-       Non, John, non ! dit Phil en ouvrant son téléphone portable. Attendez un instant, là, voilà… je l’ai sur le net. Alors, c’est une société spécialisée dans les implants de tout type, du pacemaker aux prothèses de hanche. Le siège et le bureau d’étude sont installés ici, à Washington. Finalement, on s’inquiète peut-être pour rien. Ils ont sorti un nouveau gadget, dont acte !

-       Un nouveau gadget qui vous surveille vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept avec une localisation permanente de votre personne ? On dirait une série télévisée, vous savez, celle où le gouvernement épie tout le monde avec les systèmes de télésurveillance, les caméras, etc.

-       Oui, je vois bien. Et croyez-moi, je partage vos craintes. Je n’aimerais pas être fliqué de la sorte. Quels sont les éléments de langage du ministère ?

-       Ah oui… Eh bien pour nous, la communication est claire. On n’est pas au courant. On joue la surprise !

-       Bah, c’est le cas, monsieur le Secrétaire ! Envisagez-vous une déclaration à la presse ?

-       Non, Phil, ce serait prématuré et sujet à suspicions. Laissons venir, on s’adaptera.

Phil sourit. Il s’inclina légèrement en guise de salut et prit congé. Jackson ouvrit le tiroir bas de son bureau et en sortit un verre qu’il emplit à moitié de scotch. Il reposait la bouteille quand le téléphone sonna.

-       Jackson ! fit le secrétaire d’État.

-       Bonjour John ! C’est Max le chef de cab. Le Président, ligne sécurisée, ne quitte pas…

Le bouton de la ligne de la Maison-Blanche clignota au rouge. Dès qu’il passa au vert continu, Jackson enfonça la touche.

-       Bonjour monsieur le Président !

-       Bonjour John ! Comment allez-vous ?

-       Bien, je vous remercie, Monsieur.

-       Dites-moi, vous avez vu les infos ?

-       Oui, monsieur le Président, à l’instant.

-       Qu’en pensez-vous ?

-       Pas grand-chose, Monsieur, c’est un peu soudain…

-       J’en suis conscient ! À chaud, comme ça, qu’est-ce que ça vous inspire ?

-       Progrès médical qui part d’une bonne intention. Lorsqu’il sera abouti, la fortune de cette société ne sera plus à faire…

-       Oui, sûrement. C’est un projet d’envergure, je dirai même d’importance nationale. Nos concitoyens méritent les meilleurs soins. À condition que ça fonctionne, bien sûr ! Vous pensez que c’est exploitable ?

-       C’est un peu tôt pour se prononcer. De ce que j’ai compris, ce projet est embryonnaire. L’implant est une chose. Le système d’exploitation en est une autre. Ils parlent d’une micro station d’analyses mais ils n’ont rien présenté là-dessus. Je pense au support informatique, au logiciel de gestion, aux besoins humains de surveillance, à la sécurité, tout simplement. Bref, le projet, à mon sens, est loin d’être opérationnel.

-       Vous ne semblez pas optimiste, John, je me trompe ?

Jackson hésita un instant avant de répondre. Pourquoi le président s’inquiétait-il soudain de son avis ? Et surtout, pourquoi s’intéressait-il personnellement à ce projet ? Il préféra jouer la franchise.

-       Non, monsieur le Président. J’essaie de rester pragmatique. Les sociétés de recherche travaillent souvent sur des effets d’annonces. Celle-ci ne semble pas déroger…

-       Je vous comprends. Dites-moi, quelle est notre interaction avec ces chercheurs ? Je veux dire, imaginons que leur système voit le jour, ça nous oblige ?

-       Aucunement tant qu’ils n’en sont pas à la phase d’essais cliniques.

-       Bien, vous confirmez ce que je sais déjà, merci, John. Encore une question, l’autorisation d’exploiter est bien délivrée par votre ministère ?

Encore une curiosité inappropriée, pensa le secrétaire d’État.

-       Oui, monsieur le Président, répondit-il. C’est une commission indépendante qui statut sur le dossier. Elle procède à des essais thérapeutiques et effectue plusieurs batteries de tests avant d’autoriser l’entreprise à expérimenter sur des patients. Et il faut encore ce qu’on appelle un délai raisonnable pour mesurer les effets secondaires.

-       Voilà qui est rassurant. Encore merci, John ! Je vous vois mercredi après la conférence de presse hebdomadaire. Nous déjeunerons à la Maison-Blanche, nous pourrons discuter de tout cela. Portez-vous bien !

-       Merci, monsieur le Président…

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