5 décembre 2017 0 Commentaire

La clé du temps

La clé du tempsChapitre préliminaire.

            Georges courait. Il n’avait pas vingt ans et il courait comme il n’avait probablement jamais couru. Empêtré dans son long manteau, il se démenait comme il pouvait, essoufflé, gêné par ses brêlages, par son fusil et par son équipement qui restreignait ses mouvements dans sa fuite désespérée.

            Personne n’avait entendu les tirs des mortiers ni le sifflement de la mort toute proche. Les premiers obus avaient explosé sur l’espace herbeux où étaient montées les tentes de l’état-major, décimant les officiers lors de cette attaque inattendue. La cohue, la panique, l’effroi et l’absence de directives livraient les hommes de troupe à leur propre destin. Dans le déchaînement de cette furie, chacun tentait de fuir cet enfer.

            Georges courait sans but. Il souhaitait seulement échapper au bruit assourdissant des explosions qui, maintenant, éclataient un peu partout. Il croisait les regards suppliants de ses camarades blessés qui lui tendaient la main, espérant une aide, un contact chaleureux, un appui pour sortir de ce guêpier sanglant. Mais Georges était terrorisé et il ne voyait plus que le bout de ses chaussures qui martelaient le sol boueux. La glaise du champ de bataille les avait tellement alourdies qu’il avait l’impression que son corps tout entier avançait au ralenti alors que son esprit lui commandait de se presser. Le souffle d’une explosion le projeta au sol. Il se releva, hagard, et jeta son fusil, dérisoire défense contre cette mort, qui de sa faux, frappait aveuglément. Il reprit sa course désespérée et fit un effort démesuré pour allonger le pas.

             Survivre ! Sortir de cet enfer et souffler ne serait-ce que l’espace d’un infime instant, le temps de souffler et de se calmer.

            Il avançait dans les pâturages de l’est de Troyes, maudissant la raideur de la pente qui ralentissait sa course et qui l’exposait à tout moment à une mort certaine. Les bruits assourdissants se succédaient et il courait toujours vers la lisière de cette forêt qu’il apercevait devant lui, loin, tellement loin.

            Ses jambes, ses mollets souffraient de crampes, sa respiration lui brûlait les poumons, mais son esprit lui commandait de poursuivre encore. Quelques mètres… juste quelques mètres pour se perdre dans l’épaisseur de la végétation et disparaître dans l’enchevêtrement des arbres.

 Comme cette lisière lui semblait inaccessible et les détonations si proches !

             Enfin, devant ses yeux embués se dressait une barrière de bois, ultime obstacle qui le séparait d’un havre protecteur. Georges ne se souvint plus comment il l’enjamba, mais il le fit pour se soustraire à une explosion bien plus proche que les autres. Le destin semblait s’acharner sur sa fuite.

            Il passa dans les fougères, continua sa course entre les premiers arbres qu’il jugea trop épars et s’enfonça dans la futaie. Une explosion lointaine, puis une autre et enfin, la canonnade cessa. Un silence pesant s’abattit sur le campement meurtri avant d’être perturbé par le bruit des engins chenillés qui apparaissaient au loin. Alors Georges s’enfonça encore plus avant.

            Le soir tombait. Il ne distinguait plus la lisière de la forêt, de quelques côtés que ce fût. L’humidité et le froid s’insinuaient sous sa vareuse et sous sa veste trempée de sueur. Il errait et grelottait dans la vaste forêt d’Orient à la recherche d’un repère qui pourrait le rattacher à un semblant de signe de vie. Mais il ne trouva rien, contraint de se frayer un passage dans les massifs de ronces et d’arbustes qui polluaient le sous-bois.

            Comme il n’avançait plus vraiment et qu’il n’y voyait guère, il se laissa tomber au pied d’un orme dont les racines dégagées pourraient lui servir de maigre rempart contre ce vent frais qui jouait avec les feuilles.

            Il était en vie et cela lui suffisait. Il ne comprenait pas ce conflit, comme si le précédent n’avait pas apporté son lot suffisant de veuves et d’orphelins. Cette guerre n’était pas vraiment la sienne et pour le moment, il ne voulait que reprendre son souffle, soulagé d’être enfin à l’abri des vues et des coups de l’ennemi.

            La nuit avait pris ses quartiers, mais l’épaisse canopée ne laissait guère entrevoir le ciel étoilé. Et de toute façon, Georges s’en moquait. Il remonta le col de sa vareuse, saisit sa musette et la cala derrière sa tête pour en faire un appui. Il plongea enfin les mains dans ses poches et replia ses jambes pour les couvrir au maximum des pans du lourd manteau. Il ferma les yeux et s’abandonna au silence d’une forêt qui ne tarda pas à se réveiller, offrant une acoustique naturelle aux animaux qui retrouvaient leur terrain de chasse naturel.

            Il aurait aimé dormir, mais dès qu’il fermait les yeux, les images des explosions ou le regard des blessés revenaient en boucle dans son esprit. Il pleurait sans savoir si c’était de tristesse ou de soulagement.

            Un bruit plus fort qu’un autre le fit sortir de sa torpeur. Il tendit l’oreille, inquiet, puis se laissa de nouveau emporté dans les couloirs tortueux de son inconscience. Georges somnola plus qu’il ne dormit. Le jour n’était pas encore levé et pourtant, il éprouvait le besoin de bouger pour essayer de sortir de sa gangue inconfortable.

            Il fit le point de ce qu’il avait sur lui et dans sa musette et constata avec soulagement qu’il avait toujours sa maigre pitance de la veille, pour l’essentiel, un morceau de pain, un oignon et un bout conséquent de lard. Sa gourde était pleine, il avait son couteau, sa baïonnette, de la ficelle, une lampe torche, quelques allumettes et des cigarettes. Il décida donc de reprendre sa route au hasard de ses pas.

            Ses chaussures étaient trempées de rosée ce qui ajoutait à la pénibilité de l’effort. Il marchait en tentant de suivre un objectif imaginaire, priant intérieurement de ne pas tourner en rond. Il écartait les fougères, contournait les massifs épineux, tentait de respecter une logique de progression en contournant par la droite, ce qu’il venait de passer par la gauche. Ainsi espérait-il conserver un semblant de ligne droite.

            Le soleil perçait enfin les feuillages, dardant le sous-bois de rayons de lumière vive. Georges s’y déplaça et resta immobile, goûtant cette timide chaleur qui irradiait son visage avant de reprendre sa progression. La rosée s’évaporait lentement, créant un fin rideau de brume en suspension, au caractère féérique. Son passage déchira cette fragilité en créant d’éphémères volutes qui tournoyèrent  autour de lui avant de se confondre à nouveau dans le voile blanchâtre du fin brouillard.

            Son regard fut soudain attiré par un petit monticule de terre dont quelques briques dépassaient à peine, du moins s’en persuadait-il. Il courut vers ce signe du destin. Oui, il s’agissait bien de briques. Il se mit à genoux et entreprit de dégager la terre et les mousses qui les recouvraient partiellement. Enfin un indice concret ! Pourtant, cela ne calmait pas son angoisse, car il n’y avait nulle trace de passage et cette construction semblait bien avoir été oubliée par le temps.

            Georges tourna autour du petit tertre qu’il dégagea presque complètement et qui semblait s’enfoncer plus profondément dans le sol. Il se releva en se grattant la tête de ses doigts terreux et se demanda ce qu’il était en train de faire. Pourquoi perdait-il son temps à s’accrocher à des vestiges qui ne le mèneraient nulle part ? Il ramassa sa musette et recula d’un bon pas pour admirer néanmoins sa mise à jour. L’espace d’un moment, il avait tout oublié, la peur, l’angoisse, la guerre.

            Puis soudain, son cœur s’emballa. Il lui semblait que le sol l’aspirait dans ses entrailles. En une fraction de seconde, il se retrouva enfoncé jusqu’à la poitrine, sentant bien que ses pieds pendaient dans le vide. Les bras écartés, il tenta de prendre appui sur ses mains afin de s’extraire de ce ventre affamé qui essayait de l’avaler. L’humus s’écrasait sous la pression et il lui semblait bien avoir enfin une prise solide. Mais son angoisse s’amplifia lorsqu’il se rendit compte que ce n’était pas la surface du sol qui se compressait, mais ce qu’il y avait dessous qui s’effondrait.

Et le sol disparut…

            Georges tomba. Une chute qui semblait durer des minutes, mais qui ne dura guère plus d’une seconde, une chute de deux ou trois mètres au plus. Le choc sur le dos fut brutal, mais par miracle, sa tête ne heurta pas le sol damé. Il resta allongé, le regard sur l’embrasure qu’il distinguait au-dessus de lui. Il remua les pieds, puis les mains et souffla d’aise, rassuré de ne pas avoir de membres cassés. Il essaya de se relever. Son dos lui faisait mal, mais ne l’empêchait pas de bouger. Il se mit assis et attendit que ses yeux s’acclimatent à l’obscurité de la cavité. Les minutes passèrent. Georges distinguait à présent une sorte de crypte toute de briques bâties. Il regarda autour de lui et aperçut des sortes de formes humaines dont il distinguait à peine les contours. Une autre crainte se fit jour… pourrait-il sortir de ce piège à rats ?

            Il chercha à tâtons sa lampe torche dans sa musette de toile et il s’empressa de l’actionner pour balayer les murs du faisceau lumineux. Il était tombé au milieu d’une petite salle gardée à chaque angle par une statue de pierre casquée, aux mains posées sur la garde d’une épée qui dépassait d’un écu triangulaire de grande taille. Sur l’un des murs, Georges distingua deux semblants d’armures, ou ce qu’il en restait, tant elles étaient rongées par l’humidité. Certaines pièces jonchaient le sol. D’autres ne tenaient plus vraiment que par la rouille qui avait soudé les parties restantes.

            Elles encadraient ce qui ressemblait à un passage voûté, un espoir de sortie. Dévoré par la curiosité, il continua son investigation, mais il ne trouva que des amas figés de ce qui jadis, avait dû être un coffre ou un autel. Georges en toucha un qui s’effrita aussitôt. Sur le mur opposé à la porte, il distingua une autre statue, plus petite que celles qui ressemblaient à des piliers d’angles.

            Le torse était recouvert d’une sorte de plastron d’acier en piteux état. Il distingua une sorte de chaîne ou les traces que celle-ci avait laissées en se désagrégeant. Elles se rejoignaient au milieu du plastron et semblaient retenir un gros pendentif ressemblant à une pierre ronde enchâssée dans une sorte de croix maltaise. Il tenta de s’en saisir, mais l’objet resta collé. Dans le faisceau de sa lampe, il remarqua que le bijou, ou ce qu’il supposait en être un, n’était pas rouillé, contrairement à la chaîne qui n’existait pratiquement plus. À l’aide de son couteau, il fit levier sur l’une des branches de la petite croix et à son grand étonnement, le pendentif céda. Il prit soin de le ranger dans une des poches de sa veste dont il s’assura de la fermeture et continua son inspection.

            Mais l’humidité ambiante atténuait la durée de vie de la batterie, aussi, à regret, il se dirigea vers la porte encadrée par les statues. Le couloir avait à peine un mètre de large, mais il était aisé de s’y tenir debout. Le sol damé de la crypte avait fait place à la terre battue, recouverte de nombreuses flaques d’eau plus ou moins profondes. Il marcha longtemps, passa des intersections où les éboulements ne lui laissaient pas le choix de sa direction. Il avançait là où le souterrain le menait en espérant qu’il déboucherait bientôt sur la lumière du jour.

            Il s’arrêta soudain et en se penchant en avant, les mains en appui sur ses genoux, fatigué de cette marche qui n’en finissait pas. Devant lui, un amalgame de briques et de terre obstruait à nouveau le passage et comble de malchance, sa lampe torche était en train de rendre l’âme, le condamnant à rester dans l’obscurité.

            Alors Georges s’assit par terre, le dos en appui contre la paroi, la tête relevée. Il respira lentement, incertain de retrouver le chemin de la crypte et cela le fit rire doucement. Le sort était parfois funeste, le sien l’était sûrement. Il devait mourir, que ce soit sous les bombes allemandes ou dans ce tunnel. Il devait mourir, c’était écrit. Et le rire fit place aux larmes.

            Une heure, peut-être deux ou dix passèrent. Il avait replié ses genoux qu’il tenait enserrés de ses bras et regardait la petite tache blanche qui éclairait le rebord d’une aspérité sur le sol. Il suivait des yeux ce petit halo qui bougeait lentement, très lentement, jusqu’à dépasser l’aspérité pour éclairer un bout de brique. Il leva la tête presque inconsciemment et regarda le magma de matériaux enchevêtrés qui montait jusqu’au plafond de la voûte. Il ne rêvait pas, il y avait bien un trait de lumière qui transperçait ce cloaque. Il se leva d’un bond et escalada le talus. Il ne voyait que l’extrémité de ses doigts qui palpaient, qui tâtaient les contours de cet espace de vie de quelques centimètres, essayant de le dégager, essayant de l’agrandir. Il savait que l’espoir se trouvait juste de l’autre côté. Alors il saisit sa baïonnette et commença à gratter. Il fit tomber de la terre et se heurta rapidement à une épaisseur de briques. Il chercha les jointures et les gratta avec frénésie. La base de la sape s’élargissait, mais pas le rayon lumineux qui restait tellement loin, tellement inaccessible. Il s’acharnait, la tête en arrière, à arracher par morceaux les briques qui formaient le plafond et qui s’agglutinaient en un tas de plus en plus épais à ses pieds. La luminosité décrut lentement. Il redoubla d’efforts dans sa course effrénée vers sa liberté, mais en vain.

            Le halo s’obscurcit petit à petit jusqu’à ne plus rien voir. Alors il descendit dans le noir, exhuma à tâtons son pain trempé de sa musette et l’avala en mâchant un bout de lard. Il aurait aimé terminer son maigre repas en fumant une cigarette, mais ses allumettes étaient trempées. Le sort s’acharnait contre lui. Il ne dormit pas, obsédé à guetter l’arrivée prochaine de ce rayon lumineux qui ne venait pas. La nuit fut particulièrement longue et froide.

            Enfin, l’attente cessa et le fil de vie réapparut. Georges tenta de se coller au plus près de l’orifice pour jauger de l’épaisseur qu’il restait à casser, mais il ne vit rien. La rage au ventre, il posa sa vareuse et reprit sa longue lame pour poursuivre son labeur. Il dégagea une première brique et fut soudain entraîné par l’éboulement qu’il venait de provoquer. La voûte avait cédé. Dire qu’avec un peu plus d’ardeur, il aurait pu obtenir ce résultat la veille !

            Il monta à nouveau sur les gravats, prit appui sur les contours de la voûte abimée et monta, lentement, péniblement, jusqu’à enfin parvenir à extraire sa tête, puis son corps. Il se trouvait au milieu de nulle part, dans une petite clairière naturelle d’à peine un mètre sur deux. Il tomba à genoux et remercia le ciel, puis il reprit sa route au hasard de ses pas.

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